Si votre imagination de bourgeois confiné dans ses intérêts n’était pas atrophiée, vous sentiriez comme moi la grandeur épique du bouleversement qui se prépare. Voyons, mais c’est formidable ! Le déferlement des masses galvanisées, la ruée des faubourgs sur les quartiers cossus, les violences, l’assouvissement, le sang des riches, les bourgeois qu’on égorge, les cadavres piétinés, quelle gueule ça aura ! Et la poésie de toute cette populace avide de vengeance, vautrée dans un silence bestial, saoulée de sang et de gueulements. Mais c’est fantastique ! Ah ! Tant pis pour qui n’est pas de son époque . Moi, j’en suis. Je serai certainement pillée, violée, éventrée, égorgé, mais j’aurai été dans le bain, je sombrerai dans la poésie barbare d’un orage de sang et de colère.
- Ma pauvre amie, vous vous montez la tête. Votre révolution est d’un modèle périmé. En ce qui vous concerne, je doute que la réalité se conforme à cette image d’Épinal. Puisque vous semblez y tenir, je veux bien que soyez violée, mais pourquoi égorgée ? Je vous vois devenir, avec plus de vraisemblance, bonne à tout faire dans un asile de vieillard ou dans un réfectoire d’usine, ce qui ne manquera peut-être pas de poésie non plus. Qu’en pensez-vous ? »
De colère, Mlle Anaïde rougit jusqu’à l’échancrure du corsage. On voyait bien qu’elle aimait mieux être égorgée que bonne à tout faire